Sucres ajoutés, maladies cardiovasculaires et lobbying : comment l’industrie sucrière a innocenté le sucre au détriment du gras

Les maladies cardiovasculaires (MCV) sont la première cause de décès dans le monde et la deuxième pour les femmes en France. Les MCV sont des troubles affectant le cœur et les vaisseaux sanguins tels que les thromboses veineuses (caillot de sang dans une veine) ou l’arrêt cardiaque par exemple. Les principaux facteurs de risques des MCV sont liés au mode de vie (tabac, alimentation, activité physique, alcool, facteurs psychologiques…). Ces facteurs augmentent le risque d’hypertension, de diabète de typer de 2, d’hypercholestérolémie et d’obésité (dits facteurs intermédiaires des MCV).  Ceux-ci contribuent à la survenue d’accidents cardiovasculaires.

Dans les années 50-60, des études ont accusé le sucre comme facteur de risque favorisant la survenue des maladies cardiovasculaires au même titre que les acides gras saturés, un constituant des matières grasses. Dès lors, le lobby du sucre (Sugar Research Foundation) a décidé de rémunérer des scientifiques reconnus pour stigmatiser et détourner l’attention sur les graisses et éteindre le débat sur les sucres ajoutés. Une étude récente dans la revue Plos Biology suspecte également l’industrie sucrière d’avoir caché des résultats de leur propre recherche qui leur étaient défavorables.

saccharose sucrose moleculeQu’est-ce que les sucres ajoutés ?

Les sucres ajoutés (ou « sucres libres ») sont des sucres ou des sirops ajoutés durant les procédés industriels ou la préparation par le consommateur à la différence des sucres « naturels » présents par exemple dans les fruits sous forme de fructose. Le saccharose (sucre de table), le High-Fructose Corn Syrup HFCS-55 (55% de fructose et 45% de glucose) ou HFCS-42 sont souvent utilisés comme sucres ajoutés par l’industrie. Le saccharose (ou sucrose) est extrait de la betterave sucrière, il se compose à 50% de glucose et 50% de fructose.

Les sucres ajoutés sont dissimulés dans de nombreux produits transformés : les sodas, les confiseries, les biscuits, les desserts, les jus de fruits, la glace, les yaourts sucrés ou les laits sucrés… L’apport en sucre ajouté est rapporté en % par rapport à l’apport énergétique total. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande de ne pas dépasser 10% de la ration énergétique pour l’apport en sucre journalier, ce qui correspond à 50g de sucre environ. Un carré de sucre contient 5g de sucre, une canette de 33 cL de coca en contient 35g.

Des liens suspectés actuellement entre sucres ajoutés et maladies cardiovasculaires

obesite high-fructose corn syrups HFCSDernièrement une étude importante (Yang et al. 2014) dans la revue scientifique JAMA portait sur la cohorte américaine NHANES entre 1988-2006 sur 11 733 participants avec un suivi médian de 14,6 ans. Une cohorte est une approche médicale de recherche clinique qui permet de suivre dans le temps un certain nombre de personnes et l’évolution de leur état de santé. Ces chercheurs ont trouvé une relation significative entre la consommation de sucre ajoutée et une augmentation du risque de maladie cardiovasculaire. En comparant ceux qui ont 8% de leur apport énergétique provenant des sucres ajoutés avec ceux qui ont 17 à 21% de leur apport énergétique provenant des sucres ajoutés (quintile 4), ces derniers avaient un risque accru de maladie cardiovasculaire de 38% (HRajusté Q1 vs Q4 = 1.38 [1.11 – 1.70]).

Une autre méta-analyse de Vasanti S. Malik et al. 2010 sur 11 études de cohortes prospectives a constaté une association entre la consommation de sodas sucrés et une augmentation du risque de développer du diabète de type 2 de 26% et de 20% de syndrome métabolique (RRpooled = 1.20 [1.02 – 1.42]), deux facteurs de risque intermédiaires de MCV.

Project 226

International Sugar Research Foundation Scientific Advisory Board Meeting
International Sugar Research Foundation Scientific Advisory Board Meeting

3 chercheurs de l’Université de Californie ont analysé des documents internes à la Fondation pour la Recherche sur le Sucre (anciennement SRF, Sugar Research Foundation) illustrant la façon dont l’industrie du sucre a minimisé le rôle du sucre dans les maladies cardiovasculaires : ici dans une communication spéciale dans le journal JAMA.

Dans les années 60, le professeur John Yudkin à l’Université Queen Elizabeth College met en cause le sucre dans la survenue de maladies cardiovasculaires alors qu’un autre chercheur Ancel Keys accuse le gras et le cholestérol dans ces pathologies.

Le Vice-Président de la SRF, John Hickson, a lancé le « Projet 226 » pour contrer les idées de Yudkin et d’une équipe de chercheur de l’Iowa. Trois publications (Ostrander et al. 1965, Epstein et al. 1965, Kuo et al. 1965)  ont montré en 1965 que la glycémie pourrait être un prédicteur de l’athérosclérose (MCV) et que le saccharose pourrait aggraver les hypertriglycéridémies.
Face à ces accusions du sucre, le Vice-Président de la SRF a engagé trois chercheurs d’Harvard connus pour écrire une revue de la littérature incriminant les acides gras dans la survenue d’événements cardiovasculaires :

  • David Mark Hegsted, professeur de nutrition de l’université d’Harvard et codirecteur du premier projet de recherche sur les maladies cardiovasculaires de la SRF.
  • Robert McGandy
  • Frederick Stare, directeur du département de nutrition de l’université Harvard

Le SRF les a payés environ 6500$ (soit 48 900$ en 2016 avec l’inflation) pour publier cet article dans le célèbre journal New England Journal of Medecine (NEJM) en 1967 : « Dietary Fats, carbohydrates and atherosclerotic vascular disease« 

A l’époque, la déclaration des conflits d’intérêt n’était pas obligatoire. La conclusion de cette revue du NEJM est que l’unique moyen de prévenir les maladies cardiovasculaires est de réduire la consommation de cholestérol et de graisses saturées. Les études de Yudkin et de l’Iowa (contre le sucre) ont été discréditées par divers arguments tels que la confusion résiduelle dans les études épidémiologiques, les doses de sucre utilisées trop importantes par rapport aux apports réels quotidiens dans les études expérimentales et que ces études ont travaillé sur le fructose ou le glucose et non sur le saccharose.

Cette revue a donc enterré le débat sur le sucre et les maladies cardiovasculaires pendant de nombreuses années.

En 1971, le lobby de l’industrie du sucre a également influencé l’Institut National de Recherche Dentaire pour qu’ils travaillent sur le traitement des caries plutôt que sur les mesures pour réduire l’utilisation du saccharose. De plus, en 1976, ces industries ont également influencé l’évaluation du sucre par l’agence Américaine de sécurité alimentaire.

Cette histoire démontre l’important d’avoir des revues scientifiques qui ne comportent pas de conflits d’intérêts. Les limites de cette publication sont que ces 3 chercheurs n’ont pas pu être interviewés parce qu’ils sont aujourd’hui morts et qu’il n’y a pas de preuves directes que l’industrie sucrière a écrit ou modifié directement le manuscrit du NEJM.

Project 259 : Dietary Carbohydrate and Blood Lipids in Germ-Free Rats

D’autres documents internes de l’industrie sucrière ont été investigués dans cet article publié dans PLOS Biology.  Le Projet 259 entrepris par la SRF et le chercheur Pover de l’Université de Biringham a été lancé pour évaluer les effets du saccharose sur les bactéries intestinales en comparaison avec de l’amidon.

Cette étude a conclu que l’amidon pourrait inhiber la béta-gluconidase alors que le saccharose non. Or des taux élevés de béta-glucuronidase urinaire ont été positivement associés avec le cancer de la vessie. Le saccharose pourrait donc avoir un effet métabolique et simuler la sécrétion de béta-gluconidase urinaire et donc avoir  peut-être un rôle dans le développement du cancer de la vessie.

Suite à ces conclusions préliminaires, le projet 259 a été avorté en 1970 et ces résultats n’ont jamais été publiés.

La Sugar Association a expliqué cela en se justifiant que l’étude avait pris trop de retard et qu’ils étaient également occupés par la restructuration de la SRF en International SRF.

Cette fois-ci l’industrie semble avoir refusé de payer une étude qui lui serait défavorable et de publier ses résultats.

Les conflits d’intérêt dans la recherche scientifique

Le conflit d’intérêt est une situation dans laquelle le jugement professionnel concernant une valeur essentielle (un résultat d’une étude) qui est susceptible d’être influencée de manière excessive par un intérêt secondaire comme le gain financier, du prestige, une promotion…

Malheureusement, les études biomédicales rapportent rarement les sources de financement des essais cliniques (Roseman et al. 2011)

Plusieurs études ont étudié les liens entre les résultats des études et leurs sources de financement :

  • les conflits d’intérêts sont largement répandus dans le domaine biomédical (Friedman et al.)

  • 4,9 fois plus de résultats positifs dans le cas d’un financement par l’industrie pharmaceutique dans le domaine des essais cliniques en psychiatrie (Roy H. Perlis 2005)
  • sur 11 40 études biomédicales (sur la base de données MEDLINE entre 1980 et 2002), une association significative (ORpooled=3.6 [2.63,4.91]) entre le financement industriel et les conclusions pro-industries a été retrouvée (Bekelman et al. 2003)

  • les études financées par l’industrie pharmaceutique ont plus de chance d’avoir un résultat favorable au sponsor (Lexchin et al. 2003)

Moralement de l’histoire, jeter un coup d’œil aux sources de financement des études scientifiques et aux possibles conflits d’intérêts des auteurs.

Sources :

Kearns et al. Sugar industry sponsorship of germ-free rodent studies linking sucrose to hyperlipidemia and cancer: An historical analysis of internal documents. PLoS Biol. 2017 Nov 21;15(11)

Friedman et al. Relationship Between Conflicts of Interest and Research Results. J Gen Intern Med. 2004 Jan; 19(1): 51–56 http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1525-1497.2004.30617.x/full

Lechin et al. Pharmaceutical industry sponsorship and research outcome and quality: systematic review.  BMJ. 2003 May 31; 326(7400): 1167 https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/12533125

Bekelman JE et al. (2003) Scope and impact of financial conflicts of interest in biomedical research: a systematic review. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/12533125

Roy H. Perlis et al. Industry Sponsorship and Financial Conflict of Interest in the Reporting of Clinical Trials in Psychiatry. October 01, 2005

Roseman et al. Reporting of conflicts of interest in meta-analyses of trials of pharmacological treatments. JAMA. 2011 Mar 9;305(10):1008-17  https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/21386079

JM Rippe, TJ Angelopoulos – Added sugars and risk factors for obesity, diabetes and heart disease International Journal of Obesity (2016) 40, S22–S27 (2016) https://www.nature.com/articles/ijo201610

Cristin E. Kearns et al. Sugar Industry and Coronary Heart Disease Research. Special Communication. JAMA Intern Med. 2016;176(11):1680-1685.  https://jamanetwork.com/journals/jamainternalmedicine/article-abstract/2548255

Vasanti S. Malik – Sugar-Sweetened Beverages and Risk of Metabolic Syndrome and Type 2 Diabetes. Diabetes Care 2010 Nov; 33(11): 2477-2483 http://care.diabetesjournals.org/content/33/11/2477

http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2015/sugar-guideline/fr/

Rapport du journaliste Geoff Watts – Sugar and the heart: old ideas revisited  – BMJ 2013; 346 http://www.bmj.com/content/346/bmj.e7800

Ostrander LD Jr, Francis T Jr, Hayner NS, Kjelsberg MO, Epstein FH. The relationship of cardiovascular disease to hyperglycemia.Ann Intern Me. 1965;62(6):1188-1198.27

Epstein FH, Ostrander LD Jr, Johnson BC, et al. Epidemiological studies of cardiovascular disease in a total community—Tecumseh, Michigan. Ann Intern Med. 1965;62(6):1170-1187.28

Kuo PT, Bassett DR. Dietary sugar in the production of hyperglyceridemia. Ann Intern Med 1965;62(6):1199-1212

 

 

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