Perception des risques liés à la santé et le traitement de l’information scientifique dans les médias : les résultats de l’enquête

Est-ce que je devrais manger ce produit périmé ? Est-il plus sûr de prendre l’avion, la voiture ou le train ? Est-ce qu’il y a un risque d’ingérer des additifs alimentaires ou des résidus de pesticides ? Faut-il avoir peur du nucléaire ou des OGM ? Maitrisons-nous bien les risques ? Toutes ces questions se posent dès lors que nous sommes face à un produit que nous connaissons mal. Les risques font partie intégrante de nos vies quotidiennes et nous les évaluons sans cesse de manière consciente ou non. Cependant, plusieurs facteurs psycho-sociaux peuvent conduire à une perception subjective du risque très différente de ce qu’il est réellement au regard des expertises scientifiques ou à la réalité en terme de nombre de morts.

A chaque fois, nous évaluons le coût/bénéfice/risque pour des produits ou des situations. Un prérequis pour l’existence d’un risque est l’incertitude, c’est-à-dire que le futur ne peut pas être prédéterminé mais qu’il dépend des activités humaines et d’aléas environnementaux. La certitude absolue n’existe pas puisqu’il nous manque toujours un bout d’information ou l’information n’est jamais complètement exacte.

Voici le lien vers le rapport complet (analyse approfondie des pesticides, des OGM + méthodes + limites et incertitudes en plus de cet article de blog) :

Qu’est-ce que le risque ?

Le risque est la probabilité (exposition x niveau de danger) que survienne un danger qui entraîne un préjudice. L’exposition comprend la fréquence d’apparition de l’événement, la voie d’exposition (cutanée, inhalation, ingestion), la présence d’équipements de protection. Le niveau de danger correspond à la sévérité (magnitude) des conséquences néfastes (par exemple, la toxicité qui est une propriété intrinsèque d’une substance. Il faut 6 400mg/kg de poids corporel de sel/chlorure de sodium pour tuer la moitié d’une population de rats alors qu’il faut 4,8mg/kg p.c. de mycotoxine aflatoxine pour avoir le même effet). Ici le risque est indépendant du sujet percevant et de son contexte. C’est une approche purement quantitative.Il est souvent différencié du danger.

Le danger est réel, matériel, une propriété d’une technologie ou d’une substance ou d’une activité. Il est associé à un risque. Quand on passe à la perception du risque, la barrière entre ces deux notions s’estompe.

La perception des risques : un concept plus complexe

  • La conception quantitative du risque est critiquée, car elle quantifie et compare des risques hétérogènes variés (financiers, écologiques, sociaux, psychologiques, sanitaires…) de manière uniforme. Elle ne prend pas en compte des facteurs psychologiques comme l’aversion au risque ou des facteurs sociaux si l’on prend le risque comme une construction socioculturelle. Il y a également l’effet d’amplification avec les médias. La modélisation des risques peut donner l’illusion d’une certaine maîtrise de ceux-ci.
  • L’approche en psychologie accorde plus d’importance au jugement subjectif. Les individus se basent plus sur des décisions illogiques voire irrationnelles alors qu’on est persuadé qu’elles le sont. Les personnes ne tiennent pas forcément compte des proportions de bases d’un caractère pour évaluer sa probabilité d’apparition mais souvent de probabilités subjectives (des opinions personnelles).
  • Dans l’approche sociale, il est admis que les individus voient le monde à travers leur prisme socio-culturel. La perception des incertitudes est une construction sociale et le risque peut être un résultat de l’interaction entre le contexte socioculturel et l’environnement externe. On parle alors de représentation du risque. Dans ce cas, le risque provient d’un ensemble de jugements de valeur façonnés par la société et le monde extérieur et ses dangers. Par exemple, le risque du nucléaire est perçu radicalement différent entre des fournisseurs d’énergie et des militants anti-nucléaires.

Il faut donc distinguer le risque au sens technique quantitatif et la perception des risques qui est un jugement.

Suivre son intuition ?

Le comportement humain est souvent guidé par des perceptions/intuitions que par des faits scientifiques. La réception d’une information peut soit passer par un système de traitement analytique soit par un système holistique. Ce dernier évalue rapidement, inconsciemment, intuitivement l’information (c’est la Dual process Theory). La perception du risque peut parfois être biaisée par des raccourcis mentaux, des motifs étudiés en sciences sociales et psychologie, appelés heuristiques (Tversky 1973, Leneveu 2012).

Deux exemples de biais cognitifs

Je vais vous en présenter deux mais il en existe d’autres.

  • Le biais de représentativité. Il consiste à porter un jugement à partir de quelques éléments qui ne sont pas nécessairement représentatifs. Un exemple est de demander à des gens quelle est la séquence la plus probable au jeu de lancer de pièces pile ou face : PFPFFP ou PPPFFF ou PPPPFP. La plupart des gens estimeront que la séquence la plus probable est PFPFFP par rapport aux 2 autres alors que les 3 séquences sont autant probables. Cette erreur cognitive vient du fait que la séquence PFPFFP est plus représentative du hasard. Ce biais de représentativité nous pousse à baser notre jugement sur des stéréotypes plutôt que sur les statistiques.
  • Le biais de disponibilité arrive quand on juge une situation, nous utilisons les informations facilement disponibles dans notre mémoire. Ces événements peuvent être les plus récents mais également les plus marquants émotionnellement. Plus l’individu peut se remémorer rapidement un événement, et plus il s’attend à ce que cet événement se produise

La perception du risque est influencée par ces heuristiques et elle dépend également de :

  • Facteurs externes (intensité, persistance, incertitude, irréversibilité, proximité…)
  • Facteurs internes (âge, sexe, niveau d’éducation, attentes, opinions politiques…)
  • Facteurs inconnus

Objectif de l’enquête sur la perception des risques

Ainsi, cette enquête a pour but, d’une part, de quantifier le risque perçu par une approche psychométrique pour différentes situations et facteurs/produits dans une population (avertie) et intéressée par les sciences. Et d’autre part, d’identifier la façon dont les répondants trouvent et analysent l’information scientifique ainsi que leur avis sur les médias et les experts scientifiques.

Attention, il est important d’avoir en tête en lisant les résultats et les analyses que cette enquête porte sur une population particulière (non représentative de la population générale : ce n’était pas le but puisque je n’ai pas les moyens de l’INSEE) qui est intéressée par le milieu scientifique et la perception des risques.

Les résultats

Les répondants : une population avertie et intéressée par les Sciences

671 personnes ont répondu entre le 17 juillet 2019 et le 31 août 2019 à cette enquête en ligne. L’échantillon se compose de 40% de femmes (n=269), 60% d’hommes (n=400) et 0,003% de divers (n=2). 30% des répondants avaient moins de 25 ans, 44% entre 25 et 39 ans, 24% entre 40 et 59 ans, 3% entre 60 et 69 et 0,001% plus de 70 ans. Les répondants avaient majoritairement un master (53%) puis le niveau d’une licence (22%), un doctorat (14%) ou un bac (12%). Les répondants avec un BEP/CEP/sans diplôme (3%) sont sous-représentés ici. La majorité des répondants provient des grandes villes de plus de 100 000 habitants (44,3%). Le reste se partage entre les villes de taille moyenne avec 20 000-100 000 habitants (19,8%), avec 2 000 à 20 000 habitants (19,5%) et les communes rurales légèrement sous-représentées (<2000 habitants).  Un peu plus d’un quart des participants vient d’Ile-de-France.

L’échantillon présente principalement des cadres et professions intellectuelles supérieures et des étudiants selon la nomenclature de l’INSEE. La moitié des répondants est impliqué professionnellement dans le milieu scientifique et la quasi-totalité de l’échantillon est intéressé voire très intéressée par la recherche scientifique. Parmi les 11 domaines d’intérêts proposés, 65% des répondants avaient un intérêt pour l’environnement, 57% pour la santé, 47% pour l’alimentation et 39% pour l’agronomie.

Estimation de la mortalité pour quatre risques individuels

Pour évaluer leur perception du risque, les participants ont dû répondre à cette question « En 2016 selon vous, combien de décès en France sont causés par XXX ? » pour quatre risques : le VIH, les intoxications alimentaires, les accidents routiers et le diabète.

  • En 2016, d’après la base de données CEPIDC, le Virus de l’Immunodéficience Humaine (VIH) a entraîné la mort de 237 hommes et 66 femmes, soit un total de 303 morts. La médiane des estimations du nombre de décès était de 1000 et la moyenne de 10 025 : le nombre de morts était surestimé dans 75% des réponses.
  • Entre 2008 et 2013, le nombre de décès liés à une maladie infectieuse d’origine alimentaire (une toxi-infection) variait entre 232 et 358 décès, soit 295 morts en moyenne, d’après Santé Publique France. La médiane des réponses était de 500 et le moyenne de 4485 avec une surestimation dans 60% des réponses et 36% de sous-estimations. Les infections à Salmonella spp. et à Listeria monocytogenes représentent la moitié des décès d’origine alimentaire.
  • Selon les estimations de l’observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR), 3 259 sont mortes sur les routes en France métropolitaine en 2018. La mortalité routière est en baisse de 5,5% par rapport à 2017. La médiane des réponses était de 5000 et le moyenne de 27 900. C’est le facteur le mieux estimé par les répondants sur les 4.
  • En 2016, d’après la base de données CEPIDC, le diabète de type 2 a entraîné la mort de 5571 hommes et 5704 femmes, soit un total de 11 275 morts. La médiane des estimations du nombre de décès était de 15 000 et la moyenne de 34 397 : le nombre de morts était surestimé dans 51% des réponses et sous-estimé dans 49% des cas.

Il est intéressant de constater que certaines personnes ont très largement surestimé les risques. Par exemple, 8% des enquêtés ont répondu entre 15 000 et 300 000 morts/an en France, soit jusqu’à 1000 fois plus que les données de mortalité officielle. Le nombre de morts liées au VIH et aux intoxications alimentaires semble être le plus compliquée à estimer (même dans une population avertie).

La perception du risque avec une approche psychométrique

Afin d’évaluer le niveau de risque perçu d’une autre manière, il a été demandé aux participants de répondre à cette question suivante : « Pour chacun de ces produits/situations, comment qualifiez-vous les risques d’un potentiel impact sur votre santé et/ou votre personne ? ». La réponse se présentait sous forme d’une échelle Likert en 7 modalités de niveau de risque perçu : nuls/très faibles/faibles/moyen/élevés/très élevés + ne sait pas. Ces 7 modalités de réponse ont été regroupées en 3 modalités pour les analyses suivantes en risque faible/moyen/élevé.

Quelles sont les situations/produits jugés les plus à risque ?

J’ai classé les facteurs/situations à risque par ordre croissant du nombre de réponses « risques élevés/très élevés ». L’alcool, le tabac, l’obésité, le VIH arrivent en premiers comme facteurs risqués pour la santé des répondants avec plus de 70% de réponses « risque élevé/très élevé ». Les aliments frais, les vêtements, prendre l’avion, se baigner en mer et les aliments sont les facteurs/situations jugés les moins risqués.

Les risques individuels en vert sont considérés comme les plus risqués avec l’exception de « se baigner en mer ». Ensuite, arrivent les risques collectifs non industriels en violet que l’on ne peut pas maîtriser à l’échelle individuelle. La famille de risque jugée la moins risquée se compose des risques technologiques identifiables en rouge (moins de 35% de réponses « risques élevés »).

  • Risque alimentaire : aliments frais, compléments alimentaires, additifs alimentaires, aliments ultra-transformés
  • Risques technologiques liés à des lieux ou technologie identifiables : l’avion, les vaccins, les lignes hautes tensions, la radiographie, la cosmétique, le nucléaire, les portables, les accidents chimiques
  • Risques liés à de la pollution diffuse : le radon, les retombées de Tchernobyl, les pollutions intérieures et extérieures, les microplastiques, les pesticides
  • Risques économiques : la crise financière, le chômage
  • Risques collectifs non industriels : les vêtements, terrorisme, le changement climatique, les vagues de chaleurs, les accidents domestiques, le bruit, les inondations

Parmi les risques industriels ou technologiques exclusivement, les répondants estiment que le transport routier, les installation chimique et les centrales nucléaires sont les situations les plus à risque de provoquer u accident grave et/ou une catastrophe sanitaire.

Comparaison avec l’opinion de la population générale (enquête nationale de l’IRSN)

L’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) effectue chaque année un sondage représentatif de la population française sur la perception des risques. Dans l’enquête de l’IRSN de Novembre/Décembre 2016, on retrouve en tête de classement le terrorisme (80% de réponses “risque élevé”), le tabac (77%), puis les pesticides (72%), puis la pollution atmosphérique (71%) et l’alcool (68%). Ceux-ci concordent avec la hiérarchisation du risque dans mon enquête (sauf pour le terrorisme et les pesticides jugés moins risqués dans mon enquête).

La perception des risques lors de l’enquête IRSN diffère de façon importante pour les OGM (51% vs 13% dans mon sondage), le terrorisme (80% vs 22%), les pesticides (71,2% vs 37%). Ceux-ci sont jugés moins risqués par mon échantillon. La perception du terrorisme est également influencée par la proximité temporelle des attentats de 2015 (contre Charlie Hebdo, à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, du Thalys) et ceux de 2016. A l’inverse, l’obésité et le sida ont été jugés plus risqués dans mon enquête que dans le baromètre IRSN.

Le baromètre de l’IRSN est censé être représentatif de la population française. Pour de nombreux facteurs de risque, les répondants de mon enquête sous-estiment les risques par rapport à la population générale à l’exception du SIDA, de l’obésité, l’alcool et le tabac qui font partis des risques individuels identifiables et contrôlables.

Risque perçu vs risque réel

Le risque réel peut être approximé par le nombre de morts des statistiques officiels. Les facteurs alimentaires (alimentation déséquilibrée) sont une des principales causes décès dans le monde (GBD 2017). L’alcool et le tabac sont une des premières causes de décès en France avec 116 000 morts par an. La pollution extérieure (atmosphérique) arrive ensuite avec 48 000 décès puis la pollution intérieure avec 20 000 décès puis les maladies infectieuses avec 10 200 décès. L’été caniculaire de 2015 avait provoqué une surmortalité de 3 300 morts. Les chutes accidentelles représentent 7 655 décès et sont plus fréquentes que les morts liées au SIDA (303 morts) ou les intoxications alimentaires mortelles (295 morts). Les accidents mortels routiers et les noyades sont autour de 1500-3000 morts. Le risque réel pour les inondations, l’avion, l’électrocution avec des lignes hautes tensions ou le terrorisme est extrêmement faible avec moins de 30 morts/an en France.

A ma connaissance et d’après l’ANSM, les vaccins n’ont jamais tué quelqu’un ! L’ANSM rapporte 962 déclarations d’un ou plusieurs effets ou évènements indésirables concernant les nourrissons de moins de 2 ans, pour un total de 38 millions de doses vaccinales administrées entre 2012 et 2017 (soit une moyenne de 160 déclarations annuelles). Le risque de décès liés aux vaccins est donc… quasiment nul. J’ai représenté sous forme de schéma la différence entre le risque perçu par les enquêtés et les répondants :

  • La taille des bulles pour le risque perçu (en haut de la ligne bleue) est proportionnelle au nombre de réponses des participants ayant jugé un facteur/une situation avec un risque élevé/très élevé.
  • La taille des bulles pour le risque réel (en bas de la ligne bleue) est proportionnelle au nombre de morts des statistiques officielles.

Les risques perçus sont souvent surestimés par rapport à la réalité en particulier pour situations à risque qui font moins de 30 morts par an en moyenne : pour les OGM, les additifs, les accidents de l’industrie chimique par exemple.

Si l’on prend l’exemple du VIH, le risque perçu pour le VIH est également surestimé (73% des répondants ont perçu cela comme un risque élevé d’un potentiel impact sur leur santé). Or la fréquence d’exposition à des situations à risques sexuels n’est pas forcément si élevée. En 2016, le nombre de morts était de 303 et le nombre de nouveaux cas de VIH (incidence) était de 6 400 en 2017 en France. Parmi les personnes ayant découvert leur séropositivité en 2017, 3 600 (56%) ont été contaminées lors de rapports hétérosexuels, 2 600 (41%) lors de rapports entre hommes et 130 (2%) par usage de drogues injectables (Santé Publique France).

Que pensent les enquêtés des aliments ultra-transformés ?

Qu’est-ce qu’un aliment ultra-transformé ?

Les aliments ultra-transformés sont définis dans la classification NOVA (un nom, pas un acronyme). Cette classification est reconnue par la FAO et la Pan American Health Organization de l’Organisation Mondiale de la Santé. Elle a été développée par une équipe de recherche brésilienne. Les aliments hautement transformés (‘ultraprocessed food’ = UPF) sont des formulations industrielles qui comportent plus de 4 ou 5 ingrédients. Ces aliments peuvent comporter des additifs alimentaires, des protéines hydrolysées, des amidons modifiés et/ou des huiles hydrogénées.

Le risque perçu pour les aliments ultra-transformés dits UPF

La moitié des répondants (50,3%) estiment que les UPF sont des produits à risque élevé/très élevé pour la santé. Les réponses ont été regroupées en trois niveaux de risque perçu : faible (en jaune), moyen (en orange) et élevé (en rouge). 63% des femmes considèrent les UPF avec un risque élevé alors que 42% des hommes partagent cet avis. L’effet sexe était très significatif statistiquement : p=10-7 (test du χ2 et de test U de Mann-Whitney)

Les moins de 25 ans et les 60-69 ans semblent être plus nombreux à avoir répondu « risque élevé » pour les aliments ultra-transformés (statistiquement non significatif). 56% des moins de 25 ans, 48% des 25-39 ans, 47% des 40-59 et 60% des 60-69 ans jugent élevé le risque lié aux aliments ultra-transformés.

Les personnes avec un doctorat ont répondu en proportion plus faible un « risque élevé » pour les aliments ultra-transformés (test de Kruskal-Wallis p=0.04). 54% des répondants avec un bac ou sans diplôme, 54% avec une licence, 51% avec un master et 40% avec un doctorat estiment que le risque est élevé pour les UPF.

J’ai ensuite fait le lien entre ces variables sociodémographiques (sexe, âge, niveau de diplôme le plus élevé, taille de la ville, le degré de confiance dans les autorités françaises, les personnes qui connaissent la pyramide du niveau de preuve scientifique, l’utilisation des réseaux sociaux) et le niveau de risque perçu avec de la modélisation statistique multivariée, qui permet de prendre en compte toutes ces variables en même temps.

Les conclusions sont que les femmes ont tendance à identifier les aliments ultra-transformés comme plus risqués que les hommes. Les personnes qui n’ont pas confiance dans les autorités françaises ont tendance à surestimer le risque par rapport aux personnes ayant confiance dans les autorités françaises/les réponses « je ne sais pas ».

Il n’y avait pas d’effet significatif du niveau de diplôme, de même pour les catégories socioprofessionnelles, ni avec les personnes qui ont répondu qu’elles étaient particulièrement intéressées par l’agronomie, l’alimentation ou la santé. De plus, l’implication professionnelle dans le milieu scientifique n’était pas associée avec une différence de perception du risque pour les aliments ultra-transformés.

Une différence de perception selon le sexe, l’utilisation des réseaux sociaux, la confiance dans les autorités

J’ai ré-itéré ce type d’analyse pour caractériser les répondants pour les 34 autres situations/produits à risque (détaillé dans le rapport). En conclusion, il y a un effet du sexe dans la perception présent sur de nombreux facteurs de risque (aliments frais, portables, additifs alimentaires, alcool, tabac, utiliser sa voiture, pollution extérieure, vagues de chaleur, accidents chimiques, terrorisme, avion, nucléaire, les fils hautes tensions, radiographie, inondations, pesticides, les aliments ultra-transformés et les OGM) où les Hommes perçoivent ces situations/substances comme moins risquées que les femmes. Cet effet du genre est retrouvé dans la littérature de la perception du risque (Gustafson 2006).

De même les personnes qui ont confiance dans les autorités françaises ont tendance à voir les situations/produits comme moins risqués que les autres. La connaissance de la hiérarchie du niveau de preuves scientifiques (le fait de savoir distinguer différents types d’études) et l’utilisation de Twitter/LinkedIn sont également des prédicteurs du risque perçu. Les réseaux sociaux peuvent jouer un rôle d’amplification des peurs.

L’effet du diplôme n’était pas souvent significatif à cause de l’échantillon qui est sélectionné. Les intérêts scientifiques et d’autres variables « affaiblissent » cet effet dans le modèle. Avec un échantillon plus important et plus varié, il pourrait être possible de voir des différences selon le niveau de diplôme.

Informations scientifiques, vérification de la validité de l’information scientifique

Quels sont les canaux utilisés pour accéder à l’information scientifique ?

Selon les 682 répondants (actualisation des réponses au 19/09/2019 pour cette partie), les canaux d’information les plus fiables sont : les publications scientifiques (89% des répondants) puis les magazines scientifiques et la presse scientifiques (79%) et les vulgarisateurs Youtube (43%) en 3ème position. La presse généraliste (6,6%) et la télévision (6,2%) arrivent en dernière position.

Facebook, twitter et Youtube sont les principaux réseaux utilisés pour lire des informations scientifiques. 73% des répondants font attention à la source de l’information. La vérification des sources d’information était associée (p<0.001) avec le niveau de diplôme, l’âge, les connaissances de la pyramide du niveau de preuve mais pas avec le sexe ni la taille de la ville ni la région d’habitation ni la confiance dans les autorités françaises ni l’implication dans le milieu scientifique

Pour l’information scientifique, les répondants font principalement confiance aux chercheurs et aux scientifiques (87%), aux agences sanitaires scientifiques (77%), aux vulgarisateurs scientifiques (38%), aux sites internet spécialisés (25%). Ils ne font pas du tout confiance aux hommes et femmes politiques ni aux célébrités !

Les médias critiqués dans le traitement de l’information scientifique

L’information sur la recherche scientifique fournie par les médias est jugée incomplète et partielle (plus de 80% des répondants), sans source pour plus de la moitié des répondants (pour 60% des répondants).

67% des répondants estiment que les médias proposent rarement ou jamais des points de vue différents sur un sujet. Seulement 29% estiment que les médias présentent plusieurs points de vue de façon fréquente. 93,5% des répondants jugent que les médias ne présentent jamais ou rarement les limites des études scientifiques.

La perception de l’expertise scientifique

Selon les répondants de cette enquête, la propriété industrielle, les engagements contractuels des experts scientifiques et la difficulté à vulgariser des résultats ne sont pas de bonnes raisons pour empêcher la diffusion de résultats d’une expertise scientifique.

A l’inverse, la présence d’incertitudes scientifiques pourrait être une raison pour empêcher la communication de résultats d’une expertise scientifique. Les avis sont plus partagés sur le secret défense et les attentes d’une prise de décision scientifiques.

Les principales qualités d’un expert scientifique selon les répondants sont l’objectivité et l’indépendance en premier ! La créativité et la réactivité ne sont pas des éléments principaux pour être expert scientifique selon les répondants.

80% des répondants ont une bonne ou très bonne opinion des experts scientifiques. 17,6% n’ont pas d’avis (ni bonne ni mauvaise opinion). 0,7% ont une mauvaise opinion des experts scientifiques.

Une faible moitié ont confiance dans les autorités françaises pour leur santé

68% des répondants ont confiance dans les autorités françaises pour leurs actions de protection des personnes dans le domaine de la santé humaine. 19,5% n’ont pas confiance en celles-ci et 12% ne sait pas. En analyse bivariée, cette confiance était associée statistiquement :

  • avec le sexe (les femmes ont moins confiance dans les autorités)
  • avec le niveau de diplôme (les personnes avec <bac, un bac et une licence ont été plus nombreuses à répondre « je ne sais pas » ou qu’elles n’ont pas confiance)
  • pas associée avec l’âge ni avec l’implication professionnelle dans le milieu scientifique ni avec la taille de la ville

En conclusion, des résultats intéressants

En conclusion, la perception du risque est complexe à évaluer puisqu’elle est au niveau individuel et elle n’est pas mesurable par un appareil de mesure. Le jugement personnel repose sur des facteurs intrinsèques, psychologiques, cliniques, sociodémographiques, affectifs, culturels et l’estimation du risque rationnelle. Le risque perçu peut être qualitatif : niveau de certitude ? Niveau de familiarité ? Proximité spatiotemporelle ? Est-il contrôlable ? Les conséquences sont-elles réversibles ? Létales ? Est-ce que c’est un risque naturel ou humain ?

Cette enquête avec ses 671 répondants qui ont un intérêt prononcé pour les sciences et les risques sanitaires a permis d’identifier :

  • le risque est difficilement quantifiable. Il y avait très peu de bonnes réponses pour estimer le nombre de morts pour le VIH et les intoxications alimentaires et autour de 13-17% de bonnes réponses pour le diabète et les accidents de transport.
  • l’alcool, le tabac, l’obésité, le VIH, le changement climatique et les maladies infectieuses sont jugées comme les situations/produits les plus risqués. Ces 4 risques individuels sont d’ailleurs surestimés par les répondants de l’enquête par rapport aux réponses dans le baromètre de l’IRSN (représentatif de la population française). A l’inverse d’autres facteurs comme les OGM, les pesticides, l’avion, le nucléaires, les additifs alimentaires sont perçus comme moins risqués
  • Il y a une différence entre les risques perçus et les risques réels définis par les statistiques de mortalité
  • Dans cette enquête, les Hommes ont tendance à voir les situations/produits comme moins risqués que les femmes. Les personnes qui connaissent la hiérarchie du niveau de preuve scientifique ont également tendance à sous-estimer le risque par rapport aux non-connaisseurs. La confiance dans les autorités françaises pour la santé est également un prédicteur du risque perçu dans les modèles. Les utilisateurs de Linkedin ont tendance à surestimer les risques par rapport aux non-utilisateurs. Les utilisateurs de Twitter ont tendance à sous-estimer les risques par rapport aux non-utilisateurs.
  • Une grande partie des répondants fait attention aux sources et l’auteur de l’information scientifique. Ce qui est lié à leurs intérêts pour la science.
  • Les répondants font principalement confiance aux scientifiques et aux vulgarisateurs scientifiques pour l’information scientifique mais pas du tout aux hommes/femmes politiques.
  • Une critique sévère a été mise contre les médias pour le traitement de l’information scientifique « incomplète » et « sans source ». Les médias proposent rarement plusieurs points de vue et ne présentent jamais les limites des études scientifiques, à la différence des publications scientifiques.
  • Les répondants ont principalement confiance dans les experts scientifiques et exigent leur objectivité et indépendance scientifique.

Les limites de cette enquête

Tout d’abord, je tenais à préciser que je n’ai pas les moyens humains ou financiers de l’INSEE pour mener des enquêtes représentatives de la population française mais ce n’était pas mon but.

  • L’utilisation de question fermée peut créer de l’inquiétude ou faire connaître un risque à la personne interrogée alors qu’elle n’aurait pas eu connaissance de ce risque sans qu’on lui ait demandé. De cette façon, le questionnaire peut faire surestimer le risque perçu. Gaskell (2016) a comparé un questionnaire à questions ouvertes et fermées sur les peurs alimentaires. Quand un risque n’était pas mentionné dans une question ouverte, la majorité (60-80%) trouvait « risqué » ce facteur dans des questions fermées. L’inverse est plus rare : ne pas trouver risquer un facteur dans une question fermée et le mentionner dans les questions ouvertes. Dans les questions ouvertes, 29% des répondants avaient mentionné les maladies d’origine alimentaire alors que dans la question fermée sur les infections alimentaires (où le facteur est mentionné et rendu conscient), 84% des répondants ont exprimé une inquiétude.
  • Le biais de sélection peut prendre 2 aspects :

1) Les groupes comparés sont différents entre eux au début de l’étude (entre les niveaux de risque perçu) mais ici j’ai fait des analyses multivariées ajustées

2) Les groupes comparés ne sont pas un échantillon représentatif de la population cible (ma population cible n’est pas la population générale) : celle sur laquelle on veut pouvoir extrapoler les résultats

J’ai une surreprésentation étudiante/de personnes intéressées par le sujet en lui-même, ce qui est courant en sciences sociales. Cette analyse de la littérature de 1978 à 2005 écrivait « les échantillons testés ont été très majoritairement composés d’étudiants”. De même dans cette analyse des enquêtes qualitatives, les personnes interrogées sont souvent celles qui ont un intérêt pour l’étude des risques (25/67 études inclues).

Le vrai problème serait de faire des analyses sans prendre en compte des facteurs sociodémographiques, l’intérêt pour le milieu scientifique, l’utilisation des médias etc…Le modèle de régression logistique permet de prendre en compte les différences sociodémographiques des participants.

Il peut y avoir des biais à travers la formulation des questions et la motivation des participants.

Merci beaucoup pour votre participation à cette enquête. Les méthodes de calcul, d’analyse et limites sont plus détaillées dans le rapport. La bibliographie est donnée dans le rapport également (la liste est longue).

Pour suivre les autres actualités du blog ou en apprendre plus sur les controverses alimentaires, santé et environnement, un petit like ou sur Twitter :

Sources :

Amos Tversky, Daniel Kahneman. Availability: a heuristic for judging frequency and probability. Cognitive psychology 5, 207-232 (1973). https://msu.edu/~ema/803/Ch11-JDM/2/TverskyKahneman73.pdf

•Baromètre IRSN 2016/2017

•Bernd Rohrmann, Thomas Webler (2000). Risk Perception Research. An introduction. DOI:10.1007/978-1-4757-4891-8_1

•Brody, S. D., Zahran, S., Vedlitz, A., & Grover, H. (2008). Examining the relationship between physical vulnerability and public perceptions of global climate change in the United States. Environment and Behavior, 41(1), 72–95

•Bo Meng et al. Risk perceptions combining spatial multi-criteria analysisin land-use type of Huainan city.

•Cui K. et al. 2019. Association between disaster experience and quality of life: the mediating role of disaster risk perception.Qual Life Res. 2019 Feb;28(2):509-513.Safety Science. Volume 51, Issue 1, January 2013, Pages 361-373

•Danièle Hermand, Bruno Chauvin. Contribution du paradigme psychométrique à l’étude de la perception des risques : une revue de littérature de 1978 à 2005. L’année psychologique, 2008, 108, 343-386

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La suite des sources est à la page 48 du .pdf rapport

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