Aliments Ultra-transformés liés aux Cancers : un risque accru d’après l’Etude Nutrinet-Santé ?

Ce billet est un peu particulier pour moi. Je vais vous parler de ma première publication (Fiolet et al. 2018) dans le British Medical Journal (BMJ) qui porte sur les relations entre la consommation d’aliments ultra-transformés et le risque de cancer, étude supervisée par le Dr Mathilde Touvier (merci pour tous ses conseils, son encadrement et à l’équipe de l’EREN !) : Fiolet et al. Consumption of ultra-processed foods and cancer risk: results from NutriNet-Santé prospective cohort. BMJ 2018; 360 (Published 14 February 2018)

Aujourd’hui le cancer figure parmi les principales causes de mortalité dans le monde. En France, le nombre de nouveaux cas de cancer était estimé à 385 000 en 2015 avec pour les plus fréquents : les cancers de la prostate, colorectal et du sein.  Le cancer est une maladie multifactorielle qui se déroule sur des mois ou plusieurs années selon le type. Il résulte du développement exponentiel, anarchique et non contrôlé de cellules cancéreuses La survenue d’un résulte d’interactions entre les facteurs environnementaux et génétiques. Les variations génétiques (polymorphismes génétiques) déterminent la sensibilité et susceptibilité plus ou moins importantes à ces facteurs environnementaux qui sont l’alimentation, la pollution, la consommation d’alcool, le tabac, l’exposition aux UV pour citer quelques exemples.

Relations entre cancers et facteurs nutritionnels

1/3 des cancers les plus fréquents pourraient être évités par des modifications de nos habitudes de vie, plus spécifiquement l’alimentation (WCRF 2017).

Le «risque attribuable dans la population» (ou «pourcentage de risque attribuable») mesure la proportion de cas d’une maladie qu’on peut attribuer au facteur de risque dans l’ensemble de la population.

cancer alimentation facteurs nutritionnelles liens niveau de preuve
Adapté du WCRF

Au Royaume-Uni, 9,2% des cancers (au global avec les fruits et légumes, la viande, les fibres et le sel) seraient attribuables à des facteurs alimentaires, 5,5% au surpoids/obésité et 4% à l’alcool, considéré comme facteur non nutritif ! Par exemple, les fruits et légumes pourraient influer sur 45-55% du risque de cancer de l’œsophage et du pharynx et 35% pour le cancer de l’estomac. La part attribuable à la viande du cancer colorectal est d’environ 21,1%. Le rapport du WCRF/AICR  (World Cancer Research Fund international) confirme que l’alimentation joue un rôle non négligeable dans le risque de survenue du cancer.

De nombreux facteurs alimentaires semblent être impliqués dans le développement de cancers avec un niveau de preuve scientifique convaincant :

  • Les boissons alcoolisées et un risque accru des cancers œsophage-buccal, colorectal et du sein
  • La surcharge pondérale (indirectement les aliments denses énergétiquement) et le risque du cancer de l’œsophage,
  • Les viandes transformées (charcuterie) et le cancer colorectal
  • A l’inverse, les fibres pourrait protéger du cancer colorectal

Les mécanismes biologiques impliqués sont multiples avec des effets antioxydants protecteurs et sur l’inflammation, sur l’intégrité de l’ADN, sur les défenses immunitaires et la multiplication cellulaire.

Consommation de produits ultra-transformés et risque de cancer

La part d’aliments transformés dans nos régimes a bien augmenté sur ces 50 dernières années. Un aliment ultra-transformé est une formulation industrielle contenant de nombreux ingrédients y compris des additifs, il est construit de façon à être prêt à consommer ou à cuire/boire. Il a la particularité d’être microbiologiquement sain et hyper palatable. Cela concerne les biscuits, les sodas, les gâteaux, les viandes reconstituées, les plats préparés…

Les produits ultra-transformés représentent 61-62% des calories vendues aux USA (Poti 2015), 55% pour le Canada (Moubarac 2014) et 51% pour le Royaume-Uni (Monteiro 2017). En terme d’apports énergétique, les produits ultra-transformés représentaient 58% des apports énergétiques aux USA (Steele 2016), 48% pour le Canada (Moubarac 2017) et 36% pour la France (Julia 2017).

De précédentes études ont constaté une association entre la consommation de produits ultra-transformés et un risque accru de surpoids (Mendonca et al. 2016), d’hypertension (Mendonca et al. 2017), de syndrome métabolique (Tavares 2012), d’augmentation du LDL-cholestérol (Rauber et al. 2015) et d’augmentation de la prévalence d’obésité (Monteiro 2017).

Les produits ultra-transformés contribuent pour une grande part de l’alimentation dans de nombreux pays en terme d’apports énergétiques.

Etude Nutrinet SanteEtude NutriNet-Santé

L’étude NutriNet-Santé est une étude de cohorte où un groupe de sujets est suivi pendant plusieurs années.

Le but de cette étude prospective était d’évaluer l’association entre le caractère transformé de l’alimentation et le risque de survenue (ou incidence) du cancer au global et par localisation. L’étude NutriNet porte sur environ 150 000 adultes mais seulement 105 000 participants ont été inclus pour avoir au moins 2 enquêtes de données alimentaires par individus.

Des données socio-démographiques, anthropométriques, sur le mode de vie et l’état de santé ont été récoltées. Tous les 6 mois, les consommations alimentaires des participants sont collectées à partir de questionnaires en ligne auto-administrés. L’alimentation de chaque individu a été classée dans la classification NOVA et nous nous sommes intéressés à la part d’aliments ultra-transformés dans le régime de l’individu (% d’aliments ultra-transformés). La classification NOVA se compose de 4 catégories : aliments frais/très peu transformés, ingrédients culinaires, aliments transformés et aliments ultra-transformés (dans un précédent article, j’explique ce qu’est cette classification ici). Cette catégorisation se base sur le degré de transformation alimentaire et les processus utilisés ou non et l’ajout d’additif alimentaire ou non.

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Un risque accru de cancer au global

Le risque est la fréquence de survenue d’une maladie dans une population donnée. Il est évalué par les Hazard Ratio HR qui, quand la maladie est rare, sont assimilés au Risque Relatif RR : ici le rapport de risque entre le groupe exposé (aux produits ultra-transformés) et le groupe non-exposé.

Une augmentation de 10% de la part d’aliments ultra-transformés dans le régime de l’individu était associée à une augmentation significative de +12% du risque de cancer au global (HR=1.12 [1.06 ;1.18], P=<0.0001) et de +11% pour le cancer du sein. Cette association n’a pas été retrouvée pour le cancer de la prostate ni du cancer colorectal. Cette association a été maintenue après ajustement (c’est-à-dire une prise en compte de ces facteurs de confusion sur la relation) sur un profil alimentaire « Western Diet » et sur certains nutriments délétères (en consommation en excès). Le régime Western est caractérisé par des apports élevés en viande rouge et viande transformée, en beurre, en aliments fris, en produits laitiers gras, en produits céréaliers raffinées, en féculents et en boissons sucrées.

cancer risk ultraprocessed food
Consommer +10% d’aliments ultra-transformés augmente le risque de cancer au global de +12% et de +11% pour le cancer du sein. Mais la consommation d’aliments ultra-transformée n’est pas associée statistiquement au cancer de la prostate ni du cancer du sein chez les femmes préménopausées.

Les limites de l’étude à garder en tête sont que l’association n’est que statistique et non pas causale comme c’est une étude d’observation (et non pas un essai randomisé contrôlé en double aveugle). Les participants sont des volontaires avec un niveau d’éducation plus élevé que la population générale ce qui peut donner lieu à une sous-représentation d’une alimentation déséquilibrée. En outre, il peut y avoir des facteurs de confusion résiduelle qui n’ont pas été pris en compte comme des variables génétiques ou les apports observés en additifs alimentaires.

incidence cumulée cancer ultraprocessed food

Qualité nutritionnelle ou processus de transformation alimentaire ?

Plusieurs mécanismes ont été exposés pour expliquer la relation entre la consommation de produits ultra-transformés et le risque de maladies chroniques.

Tout d’abord avec la densité nutritionnelle faible des aliments ultra-transformés qui favoriserait l’ingestion importante de calories et moins de micronutriments. De nombreux produits ultra-transformés sont riches en glucides et lipides, ce qui pourrait altérer la réponse à l’insuline mais également habituer au goût sucré et provoquer des changements dans le système nerveux de la récompense pouvant éventuellement mener à des comportements de surconsommation.

Les aliments ultra-transformés pourraient également avoir un effet rassasiant plus faible (Fardet et al. 2016). Le format prêt à consommer de nombreux UPF mène souvent à une consommation rapide et inattentive (à l’opposé de manger en pleine conscience).

L’étude de Louzada a pris en compte avec des ajustements statistiques les graisses saturées, les sucres ajoutées et les graisses trans (nutriments consommés en excès qui peuvent être néfaste), or la relation entre la consommation d’aliments ultra-transformés et le risque d’obésité est restée, ce qui suggère que les facteurs nutritionnelles n’expliquent pas en entier cette association statistique (de même pour les études de Tavares et al., Mendonca et al.).

Les additifs alimentaires tels que les controversés TiO2 dioxyde de titane (agent blanchissant) et le sodium de nitrite dans la viande. Le sodium de nitrite peut se transformer en nitrosamines après la cuisson, composés impliqués dans le développement du cancer colorectal (Bouvard et al. 2015).  Dans une étude expérimentale sur des souris exposées au dioxyde de titane (Bettini et al. 2017), le TiO2 semble avoir provoqué l’apparition de lésions précancéreuses et l’OMS l’avait classé en « possiblement cancérigène » (groupe 2B). Attention, cependant, les études animales ne sont pas directement extrapolables à l’Homme.

Par ailleurs, les produits ultra-transformés comme les plats préparés sont bien en contact avec leur emballage plastique. Ce plastique peut contenir du bisphénol A, une molécule qui peut migrer sous la chaleur (avec le micro-onde par exemple). Ce bisphénol A a été jugé par l’Agence Européenne des Produits Chimiques (ECHA) comme ‘extrêmement préoccupant ». Or ces perturbateurs endocriniens pourraient jouer un rôle dans le développement de maladies chroniques dont le cancer (Muncke et al. 2011)

hypothèse ultra-transformés

Les perspectives dans cette thématique de recherche sont

  • Réduire la consommation de produits ultra-transformés pourrait réduire le risque de survenue du cancer et de l’obésité. Cependant, les limites des études prospectives sont à garder en tête. Les différentes relations observées sont statistiques et non causales (puisque ce ne sont pas des essais cliniques randomisés sur l’Homme).

  • Besoin d’une classification plus claire : il y a eu plusieurs mises à jour de la classification NOVA.

  • Améliorer les méthodes de recueil alimentaire en posant des questions sur l’état transformé des aliments. Une mauvaise classification peut atténuer les relations.

  • Évaluer les associations avec d’autres maladies chroniques, également dans d’autres pays

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Source :

Fiolet et al. Consumption of ultra-processed foods and cancer risk: results from NutriNet-Santé prospective cohort. BMJ 2018; 360 (Published 14 February 2018)

Mendonça et al. Ultraprocessed food consumption and risk of overweight and obesity: the University of Navarra Follow-Up (SUN) cohort study. Am J Clin Nutr. 2016 Nov;104(5):1433-1440

Mendonça et al. Ultra-Processed Food Consumption and the Incidence of Hypertension in a Mediterranean Cohort: The Seguimiento Universidad de Navarra Project. Am J Hypertens. 2017 Apr 1;30(4):358-366

Rauber F et al. Consumption of ultra-processed food products and its effects on children’s lipid profiles: a longitudinal study. Nutr Metab Cardiovasc Dis. 2015 Jan;25(1):116-22

Monteiro et al. Household availability of ultra-processed foods and obesity in nineteen European countries. Public Health Nutrition, 1-9.

Costa CS et al. Consumption of ultra-processed foods and body fat during childhood and adolescence: a systematic review. Public Health Nutr. 2018 Jan;21(1):148-159

Tavares LF et al. Relationship between ultra-processed foods and metabolic syndrome in adolescents from a Brazilian Family Doctor Program.Public Health Nutr. 2012 Jan;15(1):82-7

Bouvard V et al. Carcinogenicity of consumption of red and processed meat. Lancet Oncol. 2015 Dec;16(16):1599-600

Muncke J. Endocrine disrupting chemicals and other substances of concern in food contact materials: an updated review of exposure, effect and risk assessment. J Steroid Biochem Mol Biol. 2011 Oct;127(1-2):118-27

Bettini S. et al. Food-grade TiO2 impairs intestinal and systemic immune homeostasis, initiates preneoplastic lesions and promotes aberrant crypt development in the rat colon. Scientific Reports 7, Article number: 40373 (2017)

Poti JM, Mendez MA, Ng SW, Popkin BM. Is the degree of food processing and convenience linked with the nutritional quality of foods purchased by US households? Am J Clin Nutr. 2015;101(6): 1251–62.

Moubarac JC, Batal M,Martins AP, Claro R, Levy RB, Cannon G, et al. Processed and ultra-processed food products: consumption trends in Canada from 1938 to 2011. Can J Diet Pract Res. 2014;75(1):15–21

Monteiro CA, Moubarac JC, Levy RB, Canella DS, Louzada M,Cannon G. Household availability of ultra-processed foods and

obesity in nineteen European countries. Public Health Nutr. 2017:1–9.

Martinez Steele E, Baraldi LG, Louzada ML, Moubarac JC, Mozaffarian D, Monteiro CA. Ultra-processed foods and added

sugars in the US diet: evidence from a nationally representative cross-sectional study. BMJ Open. 2016;6(3):e009892

ANSES rapport d’expertise collective du groupe de travail Nutrition et cancer 2011
 






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