Aloe Vera entre mythes, marketing et réalité : « healthy food », plante médicinale ou latex génotoxique ?

L’Aloe vera est une plante aux multiples usages, traditionnellement utilisée dans les médecines alternatives en cas de brûlure ou pour cicatriser. Elle connaît un engouement récent dans la cosmétique pour ses propriétés émollientes et dans les healthy food pour ses composés bio-actifs et son côté marketing « naturel ».

Une plante pleine d’eau

L’Aloe vera est mentionnée comme laxatif dès 2200 avant J-C en mésopotamie (IARC). Au 17ème siècle, l’Aloe vera était cultivée dans les Barbades, les Caraïbes et vendue en Europe. La culture commerciale de l’Aloe a commencé vers les années 1920 aux États-Unis en Floride. En 1970, les utilisations de gel d’aloe ont commencé dans les boissons et les crèmes hydratantes en cosmétiques.

Son autre nom botanique est Aloe barbadensis, « Aloès des Barbades » de la famille des Liliacées. Les aloès sont des plantes succulentes qui sont capables de vivres dans des environnements arides puisqu’elles peuvent stocker de larges volumes d’eau dans leur tissu. Les feuilles font 23-35 cm de longueur et 10 cm de largeur.

L’aloe vera est constituée à 99-99,5% d’eau et de 0,3 de glucides. Le reste contient des composés bioactifs : vitamines, minéraux, enzymes, polysaccharides, composés phénoliques et acides organiques. Concernant la feuille, la cuticule représenterait 20-30% et la pulpe 70-80% (IARC).

composition aloe vera gel composés bioactifs

D’où vient le gel d’aloe vera ?

gel aloe veraEn coupe transversale d’une de ses feuilles : A l’extérieur se trouve la cuticule verte avec les chloroplastes. La pulpe de la feuille est entrecoupée de faisceaux vasculaires. L’intérieur des feuilles est composé de grandes parois minces qui stockent le gel d’aloe dans la partie central du parenchyme aquifère des feuilles.

Différentes formes de l’aloe sont exploitées :

  • Feuille entière décolorée par filtration avec du charbon actif qui clarifie la masse liquide d’aloe. Ce traitement permet de retirer l’amertume et la couleur due aux anthraquinones.

  • Latex d’aloe : exsudat jaune-brun, appelée aussi sève. Il contient surtout des anthraquinones (aloines A, B, aloesine, aloénine…).

  • Gel d’aloe : produit liquide, un mucilage clair dérivé de la feuille interne. Ce gel contient des chaînes linéaires de glucose et mannose, appelées polymannanes. Le mannose 6-phosphate est le principal sucre du gel. On retrouve également des acides aminés, des lipides, des stérols, des tannins et des enzymes. Le gel aloe est utilisé dans la cosmétique comme émollient. L’aloe vera est surtout utilisée pour des raisons marketing que pour un réel impact puisque la teneur en aloe doit rester faible.

aloe vera feuille schema structure gel latex

Les boissons à base d’aloe vera

De nombreux blogs évoquent des bienfaits naturels des boissons à base d’aloe vera. Mais qu’en est-il si on regarde de plus près les ingrédients et la composition nutritionnelle ? A part pour le sirop Herbalife, la plupart des boissons sur le marché sont aromatisées avec entre 10 et 40% d’aloe vera. Ces boissons contiennent principalement du sucre. Quand on regarde la liste d’ingrédients, on trouve de nombreux additifs alimentaires pour donner de la texture et un goût pas trop acide à la boisson. Finalement, il est préférable de boire de l’eau ou un jus de fruit pressé maison qui contiendra plus de vitamines et de minéraux. Ces données nutritionnelles proviennent des marques ou des sites internets des distributeurs.

Aloe vera boisson composition nutritionnelle comparaison teneur

Les anthraquinones des extraits de feuille d’aloe, génotoxiques ?

Les anthraquinones contenus principalement dans le latex (l’exsudat jaune) est controversé à la fois utilisé à court terme pour ses effets laxatifs mais des études ont montré des effets génotoxiques de ces composés pour l’aloé-émodine et l’émodine.

Une fois ingérés, les anthraquinones (les aloines A, B…) de l’aloe vera sont convertis par le microbiote intestinale en aloe-émodine-9-anthrone qui est oxydée en aloé-émodine et en rhéine. L’aloe-émodine pourrait former des espèces réactives à l’oxygène (stress oxydant) qui pourraient se lier à l’ADN et avoir des effets génotoxiques.

aloin anthraquinone metabolism mechanism of action emodin

Voici la principale étude prise en compte dans les évaluations de risque : des extraits de feuilles entières d’aloe vera ont été administrés pendant 2 ans chez des rats. Ces extraits d’aloe ont augmenté significativement le développement d’adénomes dans le gros intestin et de carcinome colorectal des rongeurs (Boudreau et al. 2013). Dans une autre étude similaire de 2 ans chez les souris, il n’y a pas eu d’augmentation de l’incidence de tumeurs. La différence serait due à une différence de métabolisme.

L’agence Européenne de Sécurité Alimentaire EFSA a jugé que les extraits d’aloe, l’aloé-émodine, l’émodine sont génotoxiques in vitro. L’aloe-émodine est considérée génotoxique chez les souris et chez l’Homme. Les extraits de la feuille entière d’aloe ont été évaluée comme carcinogène pour le rat.

Le Centre International contre le Cancer (CIRC/IARC) avait déjà évalué les extraits d’aloe vera dans le groupe 2B « peut-être cancérogène » pour l’Homme. L’Institut Fédéral Allemand d’évaluation des Risques Bfr (Bundesinstitut für Risikobewertung) a également interdit l’utilisation d’anthranoïdes dérivés de l’aloe dans les aliments ou les compléments alimentaires.

Il n’y a pas d’études humaines sur le cancer et l’aloe vera. Dans le rapport de l’EFSA, seules 2 études épidémiologiques sur 6 ont atteint la significativité statistique avec un risque accru de cancer colorectal lors de la consommation de laxatifs basés sur les anthranoïdes.

Peu de bénéfices santés prouvés par des essais cliniques

Effet laxatif

C’est le seul effet bien étayé par des essais cliniques solides avec un niveau de preuve élevé. Les dérivés d’anthraquinones sont connus pour leurs effets laxatifs (EFSA, OMS). L’EFSA recommande de ne pas les utiliser plus d’1 ou deux semaines pour traiter la constipation. Ces anthraquinones sont présents dans d’autres plantes : la séné et la rhubarbe.

A noter qu’en 2002, la Food and Drug Administration (FDA, organisme américain scientifique de contrôle des produits alimentaires et médicaments) a retiré les autorisations de mise sur le marché des produits laxatifs à base d’aloe vera.

Brûlures :

Des essais in vitro et in vivo ont constaté que le gel d’aloe vera pourrait stimuler l’activité des macrophages et des fibroblastes et promouvoir la réparation de tissu. Le mannose-6-phosphate pourrait augmenter l’activité des fibroblastes en se liant au récepteur de facteur de croissance. L’acémanane est un autre composé qui agirait sur les cellules immunitaires.

Les stérols dans le gel de l’aloe aurait un effet anti-inflammatoire dans les études in vitro et in vivo.

La revue de Ulbricht (2008) recense 3 essais cliniques de faible qualité scientifique :

  • Un essai d’équivalence (Heck 1981, n=18) qui a montré une guérisons plus rapide avec l’aloe vera (13 jours) que le silvadene (16 jours). Aucune statistique n’a accompagné cette étude donc aucune conclusion n’est possible.

  • Un essai pas en double aveugle et non contrôlé (Visuthikosol 1995, n=27) a constaté que des patients avec des brûlures qui appliquaient un gel d’aloe vera guérissaient en 12 jours contre 18 avec de la Vaseline. Pas de conclusion possible également à cause des problèmes méthodologiques.

  • Un essai randomisé contrôlé en double aveugle (Puvabanditsin 2005, n=20) a montré qu’une application de crème à 70% d’aloe vera pendant 3 semaines 2 fois par jour après exposition à des rayons UV n’avait pas d’effet sur la protection des coups de soleil ou du traitement de ceux-ci. Principale limite : faible taille de l’essai

  • Une étude randomisée (Shahzad 2013) en double aveugle au Pakistan sur 50 patients a montré qu’un traitement à l’aloe vera pourrait être plus rapide pour la cicatrisation que la crème à 1% de silver sulfadiazine.

  • une autre étude similaire a constaté un temps de guérison plus rapide avec l’aloe vera de 11,5 j (contre 13,7 avec placébo)

La revue d’expertise collective Cochrane concluait en 2012 qu’il y a peu de preuves tangibles montrant un réel avantage d’utiliser l’aloe vera en topique pour soigner les blessures aiguës ou chroniques. L’Organisation Mondiale de la Santé n’a pas identifié non plus de données cliniques encourageant l’utilisation du gel.

Rien de démontré pour l’acné, le psoriasis et d’autres problèmes de santé

D’après l’OMS, aucune donnée expérimentale ou clinique ne soutient l’utilisation de l’Aloe vera pour traiter l’acné, les hémorroïdes, le psoriasis, l’anémie, le glaucome, les petits ulcères, la turberculose, les infections fongiques.

Sources :

IARC Monographs – 108. Aloe Vera. https://monographs.iarc.fr/ENG/Monographs/vol108/mono108-01.pdf

OMS. Aloe vera gel. WHO Monographs on Selected Medicinal Plants – Volume 1
(1999; 295 pages) http://apps.who.int/medicinedocs/en/d/Js2200e/6.html

Bfr. Food supplements with whole-leaf Aloe preparations containing anthranoids are associated with health risks. 2 Novembre 2017 http://www.bfr.bund.de/cm/349/food-supplements-with-whole-leaf-aloe-preparations-containing-anthranoids-are-associated-with-health-risks.pdf

EMA European Medicines Agency. Assessment report on Aloe barbadensis Mill. and on Aloe (various species and its hybrids), folii succus siccatus (dried juice of the leaves) http://www.ema.europa.eu/docs/en_GB/document_library/Herbal_-_HMPC_assessment_report/2017/04/WC500225527.pdf

EFSA.  Safety of hydroxyanthracene derivatives for use in food. EFSA Journal 2018;16(1):5090 [97 pp.]

BK Vogler et al. Aloe vera: a systematic review of its clinical effectiveness. Br J Gen Pract. 1999 Oct; 49(447): 823–828

Meika Foster et al. Chapter 3 : Evaluation of the Nutritional and Metabolic Effects of Aloe vera. Herbal Medicine: Biomolecular and Clinical Aspects. 2nd edition.

Dat AD, Poon F, Pham KBT, Doust J. Aloe vera for treating acute and chronic wounds. Cochrane Database of Systematic Reviews. 2012, Issue 2. Art. No.: CD008762. DOI: 10.1002/14651858.CD008762.pub

Boudreau et al. Clear evidence of carcinogenic activity by a whole-leaf extract of Aloe barbadensis miller (aloe vera) in F344/N rats. Toxicol Sci. 2013 Jan;131(1):26-39 https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/22968693

Shahzad et al. Effectiveness of Aloe Vera gel compared with 1% silver sulphadiazine cream as burn wound dressing in second degree burns. J Pak Med Assoc. 2013 Feb;63(2):225-30

Ulbricht et al. An evidence-based systematic review of Aloe vera by the natural standard research collaboration. J Herb Pharmacother. 2007;7(3-4):279-323.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.